Frayeur nocturne

frayeur nocturne

Nouvelle Horreur

yo 3

Enzo commence à fatiguer, cela doit bien faire trois heures qu’il longe cette interminable route. Son sac à dos devient encombrant sur ses petites épaules. Il s’arrête un instant, enlève le poids qu’il a sur le dos, puis essuie la sueur sur son front.

L’odeur du bois, provenant de la forêt, qui l’entoure est enivrante. Il y entre parfois pour prendre un temps de repos, sous l’ombre des arbres afin de fuir un peu le soleil. Et il songe à une pause, quand au loin, une voiture pointe le bout de son capot. Enzo lui fait face, lève son pouce et maquille son visage fatigué avec un joli sourire.

Le conducteur ne le regarde même pas. Le véhicule passe devant lui, sans ralentir, puis disparaît.

Depuis six mois, Enzo parcourt la France. Il prend parfois le train, mais c’est assez rare. Il préfère vivre l’aventure pleinement, et puis l’auto-stop lui fait faire des économies. Il a travaillé durant cinq ans pour mettre assez d’argent de côté pour vivre son rêve. Il reste plus ou moins longtemps dans certaines villes, puis reprend la route pour découvrir chaque recoin de l’Hexagone. Il évite de prendre racine dans les grandes villes, car les hôtels y sont hors de prix. Ça lui arrive de trouver refuge chez des gens accueillants, et il adore quand cela se produit, pour échanger et découvrir de nouvelles manières de vivre.

Il est prêt à reprendre la route, quand une nouvelle chance se montre à l’horizon. Sans grande conviction, il retente sa chance, pouce en l’air et toujours souriant. Cette fois, le véhicule ralentit, un pick-up délabré qui s’arrête à son niveau. Le conducteur se penche pour ouvrir la portière passager.

— Tu ne serais pas perdu ?

— C’est fort possible, répond Enzo en ricanant.

— Tu vas où ?

— La prochaine ville, on m’a dit qu’il suffisait d’atteindre cette voie, puis d’aller toujours tout droit.

— Effectivement. Mais tu n’arriveras jamais avant la tombée de la nuit.

— Vous pouvez me rapprocher ?

— Quelques kilomètres à peine.

— C’est déjà ça.

— Alors grimpe. Mets ton sac à l’arrière.

Le jeune homme balance son bagage à l’arrière du pick-up puis monte aussitôt.

— Lucas, dit l’étranger en lui tendant la main.

— Enzo.

Le véhicule démarre, laissant un nuage de fumée derrière lui.

— Tu devrais te renseigner avant de t’aventurer sur des voies aussi longues, dit le conducteur.

— Je pensais trouver un bon samaritain, mais cette route est déserte.

— Plus personne ne l’emprunte. Ils ont construit une autoroute de l’autre côté, ce qui est nettement plus rapide et confortable. Les joies de la civilisation moderne.

— La prochaine ville est loin ?

— À pied, tu en as pour quelques heures.

Enzo examine le ciel. Le soleil est son point de repère. La nuit devrait tomber d’ici peu. La route n’est pas éclairée, et même s’il n’a pas spécialement peur de s’y aventurer dans le noir, il aimerait beaucoup pouvoir se reposer. Un bon lit, voilà ce qu’il lui faut.

— J’aurais dû partir plus tôt.

— Tu aurais dû prendre un autre chemin.

— L’autoroute ? Ce n’est pas un peu dangereux pour un piéton ?

— Trouver un chauffeur avant de t’aventurer ici, voilà la bonne solution.

— Je vis au jour le jour. C’est l’intérêt de mon voyage. Alors, à quoi bon planifier mes moindres faits et gestes ?

— Tu es donc un vagabond ?

— Je parcours le monde, tout simplement. Je ne demande aucune charité, j’ai tout ce qu’il faut pour vivre. Je ne suis juste pas dans les cases que la société voudrait m’imposer.

— Tout ça ressemble fort à un discours d’adolescent.

— Pas du tout. Je vis mon rêve le temps que je pourrai, ensuite je me rangerai. Qui sait ce qui m’attend, mon destin est peut-être à la prochaine étape de mon périple.

— La prochaine étape, c’est de passer la nuit dehors pour le moment.

— J’ai un sac de couchage dans mes affaires. Au pire, je dormirai au pied d’un arbre, à la belle étoile. On est en été, la saison du camping.

Le conducteur plisse les yeux et se gratte le menton.

— Écoute, je peux te proposer une place pour la nuit. Un canapé sera toujours plus confortable que dormir par terre. Et demain matin, je t’amènerai en ville.

— Et bien, j’accepte avec grand plaisir, Lucas.

— Tu acceptes sans réfléchir ? Tu n’as pas peur de suivre des inconnus ?

Enzo est peut-être sympathique, mais il n’est pas fou. Il garde son opinel dans la poche droite de son jean. Il a décidé de faire confiance aux gens qui l’entourent, même s’il sait très bien que certains ne le méritent pas. Pour le moment, il n’a pas eu de problème, mais comme disait tout le temps son père « Hé, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver ».

— Et toi ? Tu n’as pas peur d’inviter un « vagabond » chez toi ?

— Tu me sembles être un gentil garçon. Et puis tu ne peux pas rester dehors pendant la nuit. Pas ici.

— Ici ou ailleurs… J’ai opté pour cette vie. Là d’où je viens, la capitale, certaines personnes ne choisissent pas de dormir sous les ponts, mais elles y sont obligées. La situation est tellement grotesque que les commerçants placent même des dispositifs pour éviter que les sans-abris trouvent refuge devant leur établissement.

— Comment ça ?

— Ils plantent des barrières, ou des pics en fer dans le sol. Devant la fenêtre d’un magasin, par exemple. Tu remplaces une surface lisse par un tapis de Fakir et personne ne viendra s’y allonger pour la nuit. Ou encore, en installant des douches pour arroser les malheureux qui voudraient se réchauffer dans une entrée d’immeuble.

— Quel intérêt ?

— Ils ont peur que la pauvreté fasse fuir la clientèle.

— Ce monde est vraiment pourri.

— Tout ça ne tient qu’à un fil. En une seconde, ton destin peut basculer du tout au tout. Et si tu tombes, tout le monde s’en fout !

Le pick-up ralentit quelques mètres plus loin, bifurque dans une petite allée en gravier, puis s’enfonce dans la forêt jusqu’à une maison isolée où deux jeunes enfants jouent autour d’un arbre.

À peine sont-ils sortis du véhicule que les rejetons se précipitent côté conducteur en criant leur joie à leur père.

— Papa ! s’écrie le plus grand en sautant dans les bras de son père, alors que le second peine à suivre la cadence.

— Doucement avec ton vieux père.

Le plus jeune ne semble pas avoir l’âge de parler. Lucas l’attrape d’une main et lui donne un baiser.

— Allez viens, dit-il à Enzo avec les deux marmots dans les bras, c’est par là. Vous dites bonjour à notre invité ?

— Bonjour, répond l’aîné.

Le cadet ne fait qu’un signe de la main. Enzo répond d’un signe de tête en prenant son sac à l’arrière, puis les suit jusqu’à l’entrée.

La maison est délabrée mais Enzo s’en fiche. Il préfère ce genre de vie modeste plutôt qu’un palace. Il pourrait même les aider à rafistoler quelques parties, ou tout du moins donner quelques conseils. Les marques de griffes sur la façade doivent être là depuis un bail, peut-être depuis des siècles, vu que la bâtisse en bois ressemble beaucoup aux habitations d’un temps ancien, avec tout de même quelques améliorations. Les marques sont certainement dues aux branches d’arbres qui doivent voler pendant les tempêtes. Cette famille semble adorable, mais Enzo gardera un œil ouvert cette nuit, parce que « Hé, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver ».

Arrivé dans la cuisine, Lucas lâche sa progéniture pour enlacer sa tendre épouse.

— Chérie, nous avons un invité ce soir. Enzo, je te présente Laurine.

Le voyageur tend le bras pour saluer son hôte. Celle-ci fronce les sourcils en lui secouant la main. Elle a un joli ventre rond qui donne tout ce charme inexplicable à une femme enceinte. Même son air méfiant en devient accueillant.

— Tout ça sent divinement bon, confie Lucas.

— Tu dis ça tous les jours.

— Et c’est vrai à chaque fois.

Après avoir lancé un dernier regard suspect au voyageur, Laurine retourne à ses fourneaux. Enzo ne peut pas lui en vouloir d’être craintive, en fait il la comprend totalement. Se méfier des inconnus est la première chose que l’on apprend à un enfant, alors cette mère de famille ne peut qu’appliquer sa leçon.

— Prends place dans la pièce à côté, dit Lucas à Enzo, nous ne tarderons pas à dîner. Thibault, tu veux bien l’accompagner.

— Oui, Papa.

— Et installe ton frère aussi.

La salle à manger, comme la cuisine, est assez moderne. Contrairement à la façade de la maison, l’intérieur est plutôt bien entretenu. Apparemment, Lucas a fait le choix de laisser l’extérieur en piteux état, peut-être pour effrayer les touristes.

En prenant place, Enzo peut entendre le couple chuchoter dans la cuisine, et vu qu’on parle de lui, il écoute avec attention.

— Je ne pouvais pas le laisser dehors, la ville est à plus de quinze kilomètres. Il ne serait jamais arrivé dans les temps.

— Mais on ne connait rien de ce type.

— Il partira dès demain matin. Il est inoffensif. Fais-moi confiance.

— On a déjà assez de personnes à protéger comme ça, tu ne crois pas ?

Le jeune Thibault lui tend sa 3DS, l’empêchant de comprendre la suite.

— Regarde, il faut aspirer les fantômes avec l’aspirateur.

— Je connais ce jeu. J’avais le même sur la Gamecube.

— La quoi ?

— Une console que je possédais quand j’avais à peu près ton âge.

— Elle doit dater de la préhistoire !

— Sympa…

Lucas entre avec deux bières à la main et en pose une devant le voyageur.

— J’espère que t’aimes la bière, je n’ai que ça à offrir.

— Ce sera très bien. Est-ce que je peux me laver les mains ?

— La salle de bain est en haut, dit-il en désignant l’escalier au fond de la pièce.

Conscient que le jeune homme utilise peut-être ce prétexte pour utiliser les commodités, il ajoute :

— Les toilettes sont au milieu du couloir. Au cas où…

Et effectivement, le père de famille a vu juste. Enzo n’aime pas faire ce genre de choses chez les personnes qui l’accueillent, mais cette fois la nature ne peut pas attendre. Tant pis pour les bonnes manières.

Une fois sa petite affaire terminée, il ouvre la fenêtre pour ne pas incommoder les habitants du foyer. C’est une fenêtre rectangulaire de quelques centimètres à peine, une bonne heure devrait suffire pour évacuer les mauvaises odeurs.

Lorsque Enzo redescend, le dîner est servi. Lucas découpe des tranches de pain, tandis que sa femme sert une espèce de ragout dans des assiettes creuses.

Le dîner se passe sans encombre, quelques rires éclatent, Laurine commence à apprécier son invité qui répond facilement aux questions qu’elle lui pose.

— Vous ne pensez jamais à votre famille ?

— J’ai un mobile dans mon sac. Il est constamment éteint, je voulais vraiment me couper de la technologie pour ce road trip. Mais ça me rassure de savoir qu’en cas de besoin, je peux l’utiliser. Il m’arrive parfois d’appeler mes parents, pour donner signe de vie.

Enzo finit son assiette et complimente la cuisinière. La soirée est absolument parfaite. Il en a même oublié sa fatigue.

— Vous devez souvent vous balader en forêt les soirs d’été, non ? Ça me plairait bien de tenter l’expérience ce soir.

— Impossible, répond Lucas.

— Je peux y aller seul, si ça ne vous dérange pas, je ne serai pas long. J’adore les promenades les soirs d’été.

— Il a dit que c’était impossible !

Le ton utilisé par Laurine est si sec qu’Enzo est immédiatement mis mal à l’aise.

La montre du père de famille se met à sonner. Les quelques bips qui retentissent semblent perturber la petite famille. Les sourires s’effacent, le silence s’installe, on dirait que l’alarme indique la fin du repas.

— C’est l’heure, dit Lucas.

— Thibault, continue sa femme, tu connais ton job.

— Oui, Maman.

L’enfant quitte la table puis monte les escaliers en vitesse. Sa mère ouvre la fenêtre et ferme les volets battants en bois de la salle à manger. Enzo n’a jamais vu une épaisseur pareille, on dirait presque qu’ils ont été conçus pour parer toute intrusion violente. La tension monte d’un cran dans la tête d’Enzo. Et encore plus quand le père de famille attrape le fusil accroché au-dessus de la cheminée. Il l’ouvre, puis charge deux cartouches rouges à l’intérieur avant de le refermer fermement.

Enzo se met sur la défensive, inquiet de voir un fusil de chasse dans les mains de son hôte. Il place sa main sur sa cuisse, prêt à sortir son opinel s’il le faut.

Les pas du jeune garçon tambourinent dans les escaliers alors qu’il redescend.

— Tu as tout fermé ? demande Laurine.

— Oui !

— Toutes les chambres ?

— Comme d’habitude. Notre chambre à Eliott et moi, celle de papa et toi, même la salle de bain.

— Parfait.

Enzo reste méfiant, la main près de son opinel, ne quittant pas Lucas et son fusil de chasse des yeux.

— Je peux savoir ce qu’il se passe ?

— Ne t’en fais pas, dit-il en désignant l’arme, c’est juste dans l’éventualité où les choses déraperaient.

Thibault se remet à jouer avec sa console. Sa mère positionne le cadet dans son parc à jouet. Le père de famille se rassoit à la table, le fusil de chasse posé sur les genoux.

Et alors qu’une seconde question jaillit dans l’esprit d’Enzo, un cri inhumain le fait sursauter. Un cri bestial qui semble venir de loin, assez puissant pour traverser la forêt et parvenir jusqu’à la maison. Un deuxième hurlement hérisse presque les poils du voyageur. Les cris se succèdent désormais sans répit et se rapprochent dangereusement. Une horde de loups en train de pourchasser un troupeau de moutons ferait encore moins de barouf.

— Essaye de ne pas prêter attention à eux.

Lucas allume la chaine hi-fi, mais couvre difficilement les grognements affamés qui se rapprochent.

Un choc lourd se produit contre la fenêtre, puis un autre contre le mur de la cuisine, et encore un autre. Les murs tremblent à chaque coup. En très peu de temps, la maison est cernée par des grattements bruyants. Comme si des félins de cent kilos avaient confondu le baraquement avec leur griffoir.

— Ils essayent d’entrer la nuit, dit Thibault voyant le voyageur anxieux. Surtout au coucher du soleil. Après quelques heures, ils se fatiguent. Je crois qu’ils vont se nourrir ailleurs, et on peut dormir tranquillement. Enfin, sauf papa qui reste éveillé pour monter la garde.

Les grattements envahissent chaque parcelle de la maison. Un attroupement se forme autour, comme si des chiens enragés voulaient en arracher les planches pour y pénétrer.

La pression devient incontrôlable, Enzo fait un bond, pris de panique, faisant tomber sa chaise par terre.

— Nom de Dieu… Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

— On ne peut rien faire à part attendre. Mais ne sois pas inquiet, ils n’arrivent jamais à entrer.

— Ce sont des animaux ?

— Pas vraiment.

— Ils se nourrissent de sang, intervient Laurine. Leur préféré est celui de l’humain, mais ils se rabattent sur les animaux avant le lever du soleil. On trouve souvent des lapins vidés au petit matin. Ils les sucent jusqu’à la dernière goutte. Il ne reste plus que des cadavres aplatis après leur passage.

— C’est l’odeur du sang qui les attire, reprend Lucas, mais nous sommes en sécurité à l’intérieur.

La petite fenêtre des toilettes est encore ouverte. Enzo n’y pense même plus. Une chauve-souris tourne autour de la maison, survolant les créatures et cherchant une entrée. Puis elle en trouve une grâce à cette ouverture. Elle se faufile par ce petit rectangle et se pose sur la cuvette des toilettes.

Le jeune Thibault semble être habitué à ce rituel. Il est serein comme si ce vacarme était naturel, ne se préoccupant que de sa 3DS qui s’éteint soudainement. Il venait de passer un niveau très difficile à « Luigi’s Mansion », et voilà que la batterie le trahit en éteignant la console avant d’avoir pu sauvegarder.

— Grrr, grogne-t-il en se levant, fichue batterie !

Il se précipite à l’étage pour aller chercher le câble de sa 3DS dans sa chambre, sous les yeux ébahis d’Enzo qui reste sans voix.

— Voilà pourquoi dormir sous un arbre aurait été du suicide.

Lucas tente de s’expliquer aussi bien qu’il le peut à son invité.

— C’est insensé ! Vous êtes en train de m’expliquer que des espèces de monstres sortent toutes les nuits pour se nourrir de sang humain.

— Nous ne savons pas ce que sont ces choses exactement. La légende raconte qu’on les tue en leur enfonçant un pieu dans le cœur. Mais ce n’est qu’une légende !

— À quoi ressemblent-ils ?

— Il vaut mieux pour toi que tu n’en saches rien !

Le jeune Thibault ressort de sa chambre, sa console dans une main, le chargeur dans l’autre. Quand il passe devant les toilettes, la porte claque légèrement. Il sait très bien qu’il devrait ne pas y prêter attention, ou alors le signaler à ses parents, mais c’était son boulot de fermer toutes les fenêtres du haut. Ce léger claquement de porte n’est peut-être dû qu’au vent. Il lui suffit d’ouvrir doucement la porte pour s’en assurer, puis si aucun danger n’est présent, de fermer la fenêtre, et personne ne sera au courant de ce petit oubli.

Il tourne la poignée, entrouvre la porte et regrette immédiatement sa bêtise. Une main difforme se place sur le montant, l’empêchant de faire marche arrière.

Son cri se propage jusque dans le salon. Les trois adultes lèvent immédiatement la tête vers l’étage.

— Mon Dieu… Thibault !

Lorsque la mère de famille prononce ses mots, Lucas arpente déjà les escaliers, suivi de près par son invité.

Le jeune garçon est dos au mur. Une immense créature se dresse devant lui. Enzo ne la voit que de dos, mais il en perd ses moyens.

La bête est plus grande qu’un homme normal, d’une tête au moins. Ses oreilles sont pointues comme les cornes du diable. Son corps est imberbe, squelettique à la peau tendue, d’une couleur uniforme, marron clair avec des teintes plus foncées sur les articulations.

— Tire, ordonne le voyageur à l’homme armé, tire !

Mais le père de famille sait qu’en appuyant sur la gâchette depuis cet angle, la cartouche traversera la bête et les projectiles se disperseront aléatoirement, touchant en même temps le petit Thibault. Alors il fait quelques pas de côté, mais se rapproche trop de la bête qui virevolte en grommelant et balance son bras vers l’assaillant. Son visage est frappé de plein fouet. L’arme tombe à terre alors que Lucas dévale les escaliers pour se cogner la tête contre le sol du salon.

— Lucas !!! dit Laurine en lui relevant la nuque.

Mais le père de famille reste inconscient après le choc.

Le jeune garçon tente de profiter de l’action pour se faufiler sur le flanc de la créature, mais elle le bloque rapidement.

Enzo, qui malgré la terreur est totalement conscient de la situation, se rappelle les mots du père de famille après le dîner.

L’odeur du sang les attire.

Il sort de sa poche son opinel puis le déplie. Le voyageur s’entaille volontairement le bras en serrant le poing pour que le sang en coule rapidement.

La créature se retourne immédiatement, reniflant les effluves métalliques du liquide rouge qui se déverse sur le plancher. Elle fait désormais face à Enzo, le fixe avec ses yeux de reptile : jaunes et aux pupilles noires verticales. Sa bouche dégouline de bave. Ses doigts sont anormalement longs avec des griffes à la place des ongles. La bête fait un pas vers Enzo, puis pousse un cri bestial et agressif qui l’effraie. Sa langue est fine et fourchue comme celle d’un serpent. Sa dentition ressemble à celle d’un humain, mis à part ses canines beaucoup trop grandes, prêtes à s’enfoncer au plus profond de la chair qu’elle convoite pour en sucer le sang.

Le jeune Thibault, désormais libre, attrape le fusil de chasse de son père, puis le fait glisser sur le plancher vers son sauveur. Enzo pose un genou à terre, attrape l’arme, vise et tire sans réfléchir. La cartouche se loge dans l’abdomen de la créature qui continue à avancer.

— Le cœur, crie le jeune garçon. Vise le cœur !

Le deuxième coup part en plein dans la poitrine. La bête vacille, mais semble ignorer ses blessures. Elle continue son chemin, de ses pas de géant vers Enzo qui recule en voyant les dernières secondes de sa vie défiler.

La légende raconte qu’on les tue en leur enfonçant un pieu dans le cœur.

Sur ce dernier souvenir, Enzo se tourne vers la balustrade en bois qui surplombe l’escalier, puis balance son pied pour en casser un barreau. Une fois en main, le bout est aussi pointu qu’une lance.

— J’ai besoin de ton aide, dit-il au jeune garçon en lançant son opinel à ses pieds.

Thibault le ramasse, s’avance vers la bête et lui plante le couteau dans la cuisse. Le voyageur profite de cet instant d’inattention pour enfoncer l’arme improvisée dans le cœur de son adversaire qui pousse un hurlement aigu. Le barreau a transpercé le cœur, l’animal tombe en se débattant. Après quelques secondes, elle arrête tout mouvement.

La créature reste sans vie. Sa peau se détend, ses os rétrécissent, ses canines disparaissent. L’enveloppe charnelle du monstre laisse place à celle d’un homme. La bête n’existe plus, il ne reste qu’une personne morte aux pieds d’Enzo. Le corps fond alors comme si les flammes de l’enfer s’emparaient de toute la dépouille pour ne laisser qu’un tas de cendres.

Laurine attrape son fils et le serre dans ses bras, tandis que Lucas referme la fenêtre encore ouverte. Il ne semble pas comprendre ce qu’il se passe, la tête pleine de sang.

— Comment cette chose est-elle entrée par-là ? demande Enzo.

La mère de famille prend la main toujours ensanglantée du jeune homme.

— Viens, je vais soigner ta blessure et celle de mon mari.

Lucas encore groggy, se rend compte de ce qu’il vient de se passer.

— Tu as sauvé ma famille !

Les hurlements et grattements autour de la maison finissent par cesser. Lorsque le soleil se lève, les blessures sont soignées et les esprits sont reposés. Lucas tient sa promesse et accompagne le voyageur en ville avec son pick-up. Le temps de parler une dernière fois des événements de cette nuit.

— Les autorités ont la frousse de ces créatures. Ils ont bien essayé, il y a quelques décennies, mais ils préfèrent étouffer l’affaire. Ils ne comprennent pas que ça risque de s’étendre un beau jour, et foutre en l’air toute notre civilisation.

— Tu devrais prendre les tiens et partir loin d’ici.

— J’ai fait une promesse que je dois tenir. Quand mes enfants seront plus grands, ils m’aideront à m’occuper de cette malédiction.

— Si vous ne m’aviez pas hébergé cette nuit, je serais mort à l’heure qu’il est.

— Tu as sauvé la vie de mon fils. Nous sommes quittes !

Arrivé en ville, Lucas remercie une nouvelle fois le voyageur alors qu’il descend du véhicule.

— Je suis sûr que tu as la tête sur les épaules et que tu ne remettras jamais les pieds par ici. Mais si un jour tu passes dans le coin, viens nous faire un coucou… de préférence le jour.

Enzo sourit, puis répond :

— Hé, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver.

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