Le noël de Spellman

spellman

Nouvelle Horreur

yo 3

George et Mathilde Pottier étaient en route pour leur maison de campagne. L’ambiance était pesante durant le voyage. George tentait parfois de lancer quelques discussions, mais le silence gagnait la partie le plus souvent. Et comme la destination approchait, les mauvais souvenirs s’emparaient des esprits.

Cela faisait maintenant trois ans que leur fils Alan s’était fait massacrer avec ses trois amis. Ça s’était passé dans cette maison. Ils venaient juste passer un week-end, décompresser de leur semaine à l’université, et personne ne pouvait s’attendre à ce qu’une chose pareille arrive. L’œuvre d’un psychopathe selon les autorités. Un malade mental qu’ils n’avaient jamais réussi à appréhender. Beaucoup disaient que les recherches avaient été mises en suspens. Les rumeurs se propageaient dans la ville voisine. La plus répandue, surtout dans les cours d’école, était celle de la maison hantée. L’âme d’un sorcier dénommé Spellman, qui aurait vécu là il y a des siècles, et démembrait tous ceux qui osaient s’y aventurer.

Le couple n’y avait pas remis les pieds depuis que le drame était survenu. L’accès avait été interdit par la police pendant un bon bout de temps. De toute façon, les Pottier ne voulaient pas vraiment revenir après tout ça.

Mathilde avait toutefois tenu à venir passer Noël dans ce lieu désormais abandonné. Elle ne se remettait pas de la mort de son fils unique. Elle avait même consulté une voyante. George lui disait que cette arnaque n’amènerait rien de bon. Seulement à entretenir le malheur dans lequel ils s’enfermaient. Et c’était vrai. La voyante avait dit à Mathilde que l’esprit d’Alan était resté bloqué dans la maison et qu’un proche seulement pouvait l’aider à trouver la paix. Elle avait donc insisté pour venir y passer les fêtes, juste une dernière fois pour que leur fils sente leur présence. George avait accepté, mais la raison donnée par son épouse n’était pas la bonne. Il y avait des affaires à eux dans cette maison, il fallait les récupérer. George avait accepté, une nuit, une seule nuit le temps de faire le tri. Et ils ne reviendraient plus jamais. La maison serait mise en vente l’année prochaine.

George s’attendait à trouver la maison de campagne délabrée par le manque d’entretien. Mais lorsqu’il aperçut, en sortant du bois au volant de la Mercedes, la demeure intacte, il ne pouvait que la trouver attirante. Surtout en cette période de l’année, elle était toujours sublime. Les flocons de neige se posaient délicatement sur le toit et recouvraient le bois d’une couche blanche presque divine. Un havre de paix au milieu de la forêt enneigée, isolé de toute civilisation. On aurait pu y poser un dôme par-dessus et en faire la boule à neige parfaite à vendre pour les fêtes. C’est d’ailleurs comme ça qu’Alan l’appelait. Il disait :

— On va attendre papa Noël dans la boule à neige !

— Mais comment tu veux qu’il entre dans une boule à neige ? lui répondait George.

— Il se débrouille, moi je veux mes cadeaux !

Il était à peine âgé de cinq ans à cette époque. George aimerait tant revenir en arrière. Il s’enfermerait avec Mathilde et Alan dans cette boule à neige et ils n’en ressortiraient jamais.

Une fois arrivé, George alla prendre une douche tandis que Mathilde faisait un peu de ménage. Un petit coup de balai pour s’occuper l’esprit. Elle ne voulait pas y penser, pas tout de suite, mais en nettoyant la poussière sur le meuble du salon, son regard s’arrêta sur un objet rempli de mélancolie. Elle posa son balai et attrapa cette petite boîte.

Mathilde se souvenait très bien de cette boîte. Elle avait été offerte à Alan pour son premier Noël, et tous les ans il la mettait en route pour déballer ses cadeaux. Une boîte en fer rouge avec de petits points blancs dessinés dessus. Mathilde ne put s’empêcher de l’ouvrir face à ce sentiment de nostalgie intense. Un père Noël en sortit, souriant et écartant les bras, et il tourna sur lui-même alors que la musique commençait son hymne.

Oh, jingle bells, jingle bells

Jingle all the way

Oh, what fun it is to ride

In a one horse open sleigh

Jingle bells, jingle bells…

La boîte se referma aussitôt, poussée par la main de George encore humide.

— Arrête !

— Il adorait cette chanson.

— Nous ne sommes pas venus ici pour ça.

— Je sais George, je sais.

Elle reposa la boîte à musique sur le meuble puis tenta de ne plus y penser.

La nuit arriva rapidement. La neige continuait à embellir les environs. Après un dîner improvisé avec une baguette et quelques tranches de jambon, ils partirent se coucher.

George avait conduit presque toute la journée et s’était endormi immédiatement. Mathilde avait un peu plus de mal. Ses pensées divaguaient dans tous les sens. Elle revoyait les photos que la police lui avait montrées. Le salon plein de sang, les rubans d’adhésifs blancs désignant les positions des corps, et les petits panneaux jaunes numérotés. Mais au bout d’une petite heure, elle finissait par sombrer finalement dans un sommeil incertain. Ce moment où la réalité semble lointaine et les rêves s’y mélangent sans vouloir l’abandonner totalement. La musique planait quelque part dans un coin de son esprit, puis elle s’accentua pour résonner dans sa tête.

Oh, jingle bells, jingle bells

Jingle all the way

Oh, what fun it is to ride

In a one horse open sleigh

Elle ouvrit soudainement les yeux sur la fenêtre où la neige continuait de tomber. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre qu’elle était éveillée. La musique continuait de jouer. Pas dans son rêve, ni dans sa tête, mais parvenait bel et bien du salon.

Elle s’assura que George dormait puis descendit en suivant les notes de musique. Le père Noël tournoyait dans sa boîte en fer.

Comment a-t-elle pu s’ouvrir cette fichue boîte ? Pensa Mathilde.

Elle la referma et fit taire la musique. Mais le rythme continua en un sifflement. Un fredonnement humain qui provenait de derrière elle.

Elle sursauta en se retournant. Elle ne savait pas comment réagir, entre la peur et l’émotion. Elle se mit les mains devant la bouche. Les larmes envahissaient ses yeux. Il était là, son fils, Alan, devant elle, en train de siffloter l’air de sa chanson préférée. Il était comme la dernière fois qu’elle l’avait vu, dix-neuf ans et une tête de plus qu’elle.

— Alan ? C’est vraiment toi ? dit-elle la voix tremblante.

Il arrêta son sifflement puis arbora un sourire exagéré, comme s’il ne savait pas ce qu’était être heureux. Ses sourcils froncés, ses lèvres écartées au maximum, laissant ses dents jaunes donner un peu de couleur à son visage trop blanc. Il tendit la main, la paume vers le ciel, présentant un couteau de cuisine à sa mère.

Les esprits rôdent là où ils sont décédés lui avait dit la voyante.

Ce qu’une mère veut savoir avant tout lorsque son fils se fait assassiner sauvagement, c’est connaître le coupable. Alors elle abandonna quelques instants sa frayeur et posa la question.

— Qui t’a fait ça, Alan ? Dis-le-moi !

Alan pencha la tête, la tourna vers la cuisine, et désigna l’homme qui s’y trouvait tapi dans l’ombre. Il était immobile et observait la scène comme un marionnettiste. Mathilde ne voyait que ses yeux noirs qui brillaient dans l’obscurité. Il semblait gigantesque. Il bougea finalement le bras et passa son pouce sur sa gorge comme un signe d’égorgement.

Le cou d’Alan s’ouvrit lentement d’une oreille à l’autre, faisant jaillir le sang sur le sol. Et il souriait toujours.

— George ! hurla Mathilde de toutes ses forces. GEEEOOOORRRGE !!!

Alan referma la main sur le couteau de cuisine qu’il empoigna avec rage. Il bloqua le passage de l’escalier et frappa Mathilde avec le couteau qu’il brandissait. Elle eut le réflexe de se protéger, son avant-bras fut entaillé. Alan continua de la marteler, et les plaies sur son bras se multipliaient. Elle tomba à genoux, ne lui restant plus aucune force pour lutter. La lame s’enfonça dans la chair et elle cria encore plus fort.

George fit un bond, ce dernier cri ne s’arrêtait plus, il éclatait dans toute la maison. Il se précipita dans le couloir et descendit les marches deux par deux. Il s’arrêta en bas des escaliers, comme une voiture stoppée par un platane.

Sa femme gisait sur le sol dans un bain de sang huileux. Il tourna presque de l’œil et se raccrocha à la rambarde. Il s’approcha en titubant, essayant de ne pas perdre l’équilibre. Ses empreintes se figèrent dans la mare rougeâtre lorsqu’il prit Mathilde dans ses bras. Il lui nettoya le visage, mais ne faisait qu’étaler un peu plus le sang sur ses joues. Elle était comme endormie.

Il regarda autour de lui, dans l’incompréhension la plus totale, et aperçut l’ombre dans la cuisine. Les yeux de Mathilde s’ouvrirent en un instant et le même sourire forcé qu’Alan affichait vint se dessiner sur son visage.

George lâcha prise. Il recula en ne pouvant détourner le regard de l’intrus dans la cuisine. Sa femme se releva avec des gestes brusques. Elle le dévisageait comme une hypnotisée qui aurait reçu un ordre.

George ne rêvait pas, elle était morte, son regard était vide et elle était couverte de sang. Il eut un court instant d’hésitation. Et puis merde, si c’était un rêve alors il se réveillerait. Et si c’était réel, alors il ne pouvait plus rien faire pour elle. Tout ça était si irréaliste, qu’aurait-il pu faire de toute manière ?

Il ouvrit la porte d’une main et attrapa sa veste sur le portemanteau de l’autre, les clés de la Mercedes se trouvaient dans la poche intérieure, c’est ça qui l’intéressait. Il courut dans la neige jusqu’à la voiture, s’enfonçant à chaque pas dans l’énorme couche qui s’était formée. Il déverrouilla la porte et sauta à l’intérieur. Le moteur gronda et il passa une vitesse. La voiture s’arrêta aussitôt. Il recommença l’opération, la voiture démarra pour mieux se stopper une seconde plus tard. L’autoradio s’alluma comme par magie et la musique se mit à sortir des haut-parleurs.

Oh, jingle bells, jingle bells

Jingle all the way…

Spellman se tenait sur la terrasse. Le visage impassible. Ses longs cheveux gras et noirs lui couvraient ses larges épaules. À côté de lui se trouvaient Mathilde et Alan, toujours le sourire figé sur la face. Spellman leva le bras en direction du fuyard et le désigna de son doigt à l’ongle crochu qui ressemblait à une griffe.

Les deux pantins se mirent à courir vers la Mercedes. Mathilde sauta dessus et éclata du pied le pare-brise. Alan balança son poing dans la vitre côté conducteur et attrapa George par les cheveux. La voiture était secouée dans tous les sens. George fut aspiré par la fenêtre cassée et s’écrasa au sol. Alan sortit alors son couteau et s’occupa de son sort. Cela ne prit que quelques secondes pour que George rouvre les yeux et affiche un sourire factice.

Spellman eut un très beau cadeau de Noël cette année-là, il n’en demandait pas autant. Quant à Mathilde et George, ils ont eu ce qu’ils voulaient finalement. Ils ont retrouvé Alan, leur fils adoré, et ils passeront l’éternité avec lui dans la boule à neige.

Oh, jingle bells, jingle bells

Jingle all the way

Oh, what fun it is to ride

In a one horse open sleigh

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